Mise en œuvre de l’Education en Situation d’Urgence (ESU) à travers le projet « Fragilités » dans la région du Centre-Est au Burkina Faso 

Le Burkina Faso a commencé à vivre une crise multidimensionnelle à partir de 2012. La région du Centre-Est - zone d’intervention d’Enabel - est aussi touchée par cette crise : perte de revenus de nombreux ménages déplacés internes, destruction et/ou fermeture d’écoles ou centres médicaux. En concertation avec les partenaires nationaux, Enabel a mis en œuvre pendant la période 2019-2023 un projet « Fragilités » afin de contribuer à la gestion des fragilités créées par cette crise. Grâce à ce projet et son l’appui direct à l’Education en Situation d’Urgence (ESU), environ 10.000 Elèves Déplacés Internes (EDI) ont pu poursuivre leur scolarité malgré les défis.  

1. Contexte et situation 

Le Burkina Faso traverse depuis quelques années une crise multidimensionnelle complexe qui impacte et fragilise différents secteurs de développement du pays. Il s’agit d’une crise sécuritaire avec des attaques orchestrées par des groupes terroristes à l’encontre des populations et des acteurs de l’administration publique ; d’une crise humanitaire avec des déplacement de populations ; d’une crise économique avec une perte de revenus et de production ainsi qu’une forte pression sur les ressources dans les localités d’accueil. Plusieurs services sociaux de base notamment l’éducation, la santé, les services d’eau, d’hygiène et d’assainissement ont été (et sont toujours) impactés négativement à travers la destruction et/ou la fermeture de leurs locaux.     

Le secteur éducatif a durement été touché par cette crise pour différentes raisons : i) les groupes terroristes visent particulièrement les écoles lors des attaques, contraignant les enseignants à fuir et les écoles à rester fermées ; ii) cette pression crée de la psychose dans les communautés et entraine le retrait de certains élèves par leurs parents, iii) dans les localités d’accueil, les écoles furent les principaux espaces d’accueil des personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDI),  même pendant l’année scolaire ; iv) les écoles des localités d’accueil doivent accueillir les élèves déplacés internes (EDI) malgré classes déjà pléthoriques. 

Dans la région du Centre-Est où Enabel a exécuté son programme de coopération bilatérale 2019-2023, les attaques terroristes touchaient surtout les communes de la province du Koulpélogo. 159 établissements étaient fermés au 31 mai 2022 affectant 22.545 élèves dont 10.071 filles, selon les données du Secrétariat Technique de l’Education en Situation d’Urgence (ST-ESU). Par ailleurs, au 30 avril 2022, le Centre-Est accueillaient des PDI estimés par le CONASUR (Conseil National de Secours d’Urgence et de Réhabilitation) à 45.156 dont 19.994 enfants de plus de cinq ans.   

Après une analyse du contexte et des fragilités dans la région du Centre-Est, Enabel a - en concertation avec les partenaires nationaux - proposé un projet complémentaire à son programme bilatéral et transversal pour la prise en charge de diverses fragilités identifiées: surpopulation dans les salles de classes, forte pression sur les infrastructures sanitaires, terres cultivables, ressources en eau, etc. Ce projet « Fragilités » visait à renforcer les capacités de monitoring des vulnérabilités/fragilités des acteurs locaux, d’adaptation de la réponse (d’urgence et de long terme) et la cohésion sociale dans la région du Centre-Est, dans les communes ciblées (Gounghin, Koupéla, Pouytenga et Sangha).  

Avant la crise, le système éducatif affichait une ambition claire d’améliorer l’accès généralisé à l’éducation à travers des programmes de gratuité de l’éducation jusqu’à 16 ans (le 1er cycle du secondaire devenant alors le cycle post-primaire). Cependant, les classes devenaient déjà de plus en plus pléthoriques malgré des investissements en infrastructures scolaires. La promotion de l’éducation inclusive et des filles disponibilisait des contenus pédagogiques et des infrastructures adaptées. La formation des enseignants avait été reformée avec une ambition d’amélioration de la qualité de la formation, l’institut de formation des enseignants du secondaire avait été rattaché à l’université et les écoles de formation des enseignants du primaire étaient devenus des instituts de formation du personnel enseignants prenant aussi en compte en autres le personnel du préscolaire. Malgré ces ambitions, le défi de la qualité et de l’adéquation des contenus et des programmes scolaires restait posé.   

2. Description du project 

Avec l’accentuation de la fermeture des écoles dans les régions concernées par les attaques, le gouvernement a - en collaboration avec certains PTF - élaboré et mis en route la Stratégie nationale de l’ESU. Dans le cadre de son programme bilatéral 2019-2023, Enabel a alors contracté une convention de subsides avec un consortium d’organisations (Association Tin Tua et Enfants du Monde Suisse) afin de déployer l’ESU dans la région du Centre-Est et ainsi permettre aux élèves déplacés internes de poursuivre leur scolarité.   

Les principaux objectifs de cette action étaient de travailler à la réintégration des élèves déplacés internes dans le système éducatif, ainsi que promouvoir l’éducation à la paix et à la citoyenneté.  

Les principales activités ont été la sensibilisation des communautés et des élèves à l’adoption de l’ESU, la promotion de l’éducation à la paix et à la citoyenneté, l’éducation par la radio, la dotation des élèves en kits scolaires et de dignité, la réalisation d’infrastructures (Etablissements Temporaires d’Apprentissage/ETA), salles de classes normalisées, latrines, points d’eau et la formation des enseignants.  

Le projet a été conçu en adéquation avec la Stratégie Nationale de l’ESU, élaborée par le Ministère de l’Éducation nationale et contribuait donc directement aux indicateurs du Secrétariat Technique de l’ESU.  

3. Résultats et impact 

  • 2.000 EDI et élèves hôtes vulnérables ont pu poursuivre leur scolarité grâce aux kits scolaires reçus, ainsi que 1500 filles adolescentes de 9 à 17 ans grâce aux kits de dignité  

  • 200 enseignant-e-s - dont 60% de femmes - et de nombreux Comités de Gestion de l’Ecole (COGES), d’Association des Mères Educatrices (AME), et d’Associations de Parents d’Elèves (APE) ont été renforcés sur la protection de l'enfance en situation d'urgence, l’approche Safe Schools et l'appui psycho-social, les dangers des mines, l'éducation à la paix en milieu scolaire.  

  • 46 comités de veille et d’alerte ont été mis en place ou redynamisés pour sécuriser les espaces d’apprentissage.  

  • 46 plans scolaires de préparation et de réponse aux urgences ont été élaborés et mis en œuvre dans les communes d'intervention.  

  • 500 élèves (dont 260 filles) déplacé-e-s internes en difficultés d'apprentissage (y compris les élèves en situation de handicap) ont bénéficié de cours de remédiation.  

  • 200 filles et enfants vulnérables (y compris les élèves vivant avec un handicap) ont bénéficié de transferts cash pour appuyer leur scolarité.  

  • 10.000 enfants dans 5 communes ont poursuivi leur scolarité grâce à l’éducation par la radio.  

4. Défis and barrières 

Le volet ESU du projet « Fragilités » a été déroulé dans un contexte particulièrement difficile et volatile en termes de sécurité. Quelques éléments ont facilité l’atteinte de ses résultats :  

  • L’implication constante des autorités régionales et leur disponibilité à accompagner l’équipe du projet ;  

  • La bonne coordination entre l’équipe de mise en œuvre, les acteurs éducatifs et autorités administratives qui a permis de garantir la qualité et la pérennisation des acquis ;   

  • La connaissance du terrain et des outils par les partenaires de mise en œuvre ;  

  • L’adhésion des communautés au processus grâce à une concertation permanente ;  

  • La résilience de la communauté éducative ;  

  • Le fait que le gouvernement avait déjà donné des orientations claires à travers la Stratégie nationale de l’ESU, ce qui a facilité la mise en route des actions ;  

  • Le caractère holistique du projet « Fragilités » qui en plus du volet ESU a pris en compte d’autres volets, notamment la protection de l’enfance, la cohésion sociale ou le vivre ensemble, l’appui psycho social, les mines ou Engins Explosifs improvisés.  

Cependant, le projet a eu à relever quelques défis liés à la volatilité de la situation sécuritaire réduisant l’accès à certaines localités, ou encore la priorisation des lieux d’actions au regard de l’immensité des besoins et des limites budgétaires.  

5. Leçons apprises 

  • La contractualisation avec des prestataires locaux a facilité l’intervention dans les zones difficiles d’accès ;   

  • L’intégration d’un budget de contingence dans les projets d’urgence a facilité la réponse rapide en cas d’alerte ;   

  • Les procédures actuelles d’Enabel en tant qu’Agence belge de coopération internationale - souvent lourdes – ne sont pas encore suffisamment adaptées aux contextes d’urgence ;  

  • Ces actions ESU démarrées dans le cadre du projet « Fragilités » ont réellement nourri les approches éducatives d’Enabel dans le contexte du Burkina Faso et ont permis d’engager la suite en assurant une continuité d’appui à la mise en œuvre de la Stratégie nationale de l’ESU dans le cadre du programme bilatéral actuel 2024-2027, toujours actif dans la même région du Centre Est mais via une approche scolaire plus globale et commune en matière d’accès à des services sociaux de base inclusifs de qualité (éducation, santé, WASH). Cela démontre véritablement l’impact du projet précédent et de ses recommandations vers des approches éducatives qui se veulent aujourd’hui davantage flexibles. Ces actions actuelles s’inscrivant dans une continuité sont notamment :  

  • La mise en place des centres Banma Nua (alternatives éducatives non-formelles) œuvrant à la réintégration scolaire des élèves,   

  • La sensibilisation communautaire quant au droit à l’éducation et la scolarisation des filles à travers des actions culturelles, médiatiques et artistiques (Communication pour le changement social),  

  • La mise en place de gouvernements scolaires par l’approche EQAmE (Ecole de Qualité Amies des Elèves),  

  • La dotation en kits scolaires et de serviettes hygiéniques,  

  • La transformation de ETA du précédent portefeuille en salles de classe finies,  

  • Les formations “safe schools” pour assurer la sécurité des élèves et enseignants en cas d’attaques et le suivi psycho-social qui en découle,  

  • La formation des enseignants et élèves en éducation à la paix et à la citoyenneté. 

Cette approche a porté des résultats probants et impacté positivement le système éducatif et les élèves.  

6. Recommandations 

La situation sécuritaire ne s’est pas encore rétablie dans toutes les zones et donc la mise en œuvre de l’ESU reste aujourd’hui une nécessité pour l’accès à l’éducation pour tous.tes. Même si certaines écoles ont réouvert leurs portes, il reste un travail conséquent de sensibilisation et de prise en charge (psycho-sociale, éducative, économique, etc.) pour réparer les traumatismes subis aussi bien par les élèves que les enseignant.e.s lors des attaques de leurs localités par les terroristes. La Stratégie nationale de l’ESU a depuis également été adaptée pour prendre en compte les EDI retournés chez eux dans les localités reconquises.  

Il reste également crucial d’accompagner le développement d’alternatives éducatives qui contribuent à maintenir les enfants dans le système éducatif, notamment les élèves ayant rejoint leurs écoles réouvertes.  

Enfin, il reste également important d’accompagner les acteurs du système éducatif à une appropriation du PER (Programme d’Education par la Radio) dans la région du Centre-Est car elle reste une expérience peu connue de la grande majorité des acteurs de l’éducation et des communautés.   

Lien 

OpenEnabel Intégration de la fragilité au sein du Portefeuille Pays - Burkina Faso 

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